Le mot du commissaire Jacques Charlier
"Le citoyen est un être éminemment politique qui exprime non pas son intérêt individuel mais l'intérêt général."
Jean-Jacques Rousseau.
Le scénario de AUX ARTS, ETC.part d'un concept particulier: Seize artistes s'engagent à réaliser une oeuvre sur, où à proximité directe des maisons communales de seize communes de la province de Liège, en ayant pour thème l'idée de citoyenneté dans le sens le plus large.
Comme son nom l'indique, la Maison communale est celle des citoyens qui l'environnent. Elle est le lieu privilégié qui conserve la trace des origines, des arrivées et des départs domiciliaires, délivre les documents d'identité, de naissance, de mariage et de décès, de propriétés, bref des événements déterminants qui jalonnent la vie de chacun pour le meilleur et pour le pire.
Les bouleversements économiques et sociaux, la mobilité des populations, la mono parentalité, les recompositions familiales, l'immigration, l'individualisme à outrance, l'incivisme à l'égard des bâtiments scolaires, le chômage, la délinquance,la nouvelle précarité et d'autres mutations, ont profondément modifié les rapports du personnel communal avec le public.
Autrefois les maisons paroissiales et du peuple, les églises, les mouvements de jeunesse, les clubs de foot, les salles de bal et les écoles, favorisaient de façon naturelle le rapprochement convivial des personnes toutes générations confondues. Ces lieux de rassemblement entouraient un même centre géographique, au creux duquel se trouvait la Maison communale. Aujourd'hui, les lieux occasionnels de rencontre sont principalement les maisons des jeunes, les centres culturels. Plus rarement les théâtres, clubs divers, fanfares et salles de bal. Vu le rituel relationnel, les différents services étaient plus facilement identifiables il y a cinquante ans, et leur approche allait de soi. Pour les nostalgiques, à l'époque l'église était au milieu du village.
Aujourd'hui, le personnel communal doit s'adapter aux nouvelles manières de vivre et se remettre continuellement en question, afin de donner une image extérieure proche des gens et la moins anonyme possible.
Ces dernières années, les embrouilles communautaires, la désaffectation pour le politique, les querelles partisanes entretenues par un sensationnalisme médiatique lassent la population. La proximité virtuelle produite par la télévision et la dramatisation de faits anodins participent à la dépolitisation des jeunes, à la rancoeur des défavorisés et à l'indifférence des privilégiés.
La Maison communale peut-elle encore être considérée comme le lieu respectable et sacré où se gèrent nos principes démocratiques et la gestion des deniers publics? Les plus blasés la considèrent comme étant occupée par des professionnels de la politique politicienne se disputant des tranches de pouvoir en pratiquant un métalangage égocentrique, incompris par des pans entiers de la population.
Que dire alors du déficit de la signification symbolique du drapeau, de l'hymne, du patriotisme, du rôle de l'Europe, de l'héritage des générations? Une identité désincarnée ou déniée fait progressivement place à des identités communautaristes, religieuses et linguistiques.
Pour faire court, la citoyenneté souffre d'un problème d'image dénoncé par les uns, ignoré ou relativisé par les autres.
C'est dans ce mélange curieux d'éloignement physique et d'hyper proximité médiatique qu'est censé se construire notre concept général et approximatif de la citoyenneté. C'est précisément dans ce noman's land indéterminé que les artistes vont tenter d'intervenir avec des outils créatifs capables de mettre à mal un certain nombre de préjugés et d'attirer l'attention sur des points sensibles que la bureaucratie ou la politique est incapable d'explorer. En fait créer un raccourci mental positif qui va de la porte du domicile privé et qui rejoint celle de la Maison communale.
On doit s'attendre à être surpris, car l'angle d'approche ne sera ni celui d'un journalisme local, d'un décorateur d'événement, ou d'un créatif mettant en exergue les produits du terroir. Il y aura à coup sûr de l'esthétique et de la poésie mêlées à la réflexion. Et surtout des formules de communication inhabituelle parfois dérangeante, qui déboucheront sur une approche imprévue d'une certaine réalité. Les techniques seront variées : photos, installations en matériaux divers, vidéo, affichage, éclairage, peinture, végétation, etc.
L'artiste aura pour terrain d'investigation le bâtiment communal et ses abords. Le rôle de la commune sera de le seconder le mieux possible, afin qu'il puisse techniquement mener à bien son oeuvre avec les moyens du bord. D'où l'importance de trouver parallèlement au service des travaux de la commune, un responsable relais, une sorte de surveillant de travaux en cas de nécessité. L'inauguration de l'oeuvre s'accordera au mieux avec le calendrier des activités de la commune de manière à rendre l'événement avec le maximum de visibilité.
Il va sans dire que la difficulté majeure qui apparaîtra d'emblée dès les premières approches entre la commune et l'artiste est la barrière culturelle existant de part et d'autre, il ne faut pas sans cacher. Il s'agit évidemment des clichés et a priori habituels à l'égard de l'artiste et du politique. La réussite du projet va donc dépendre de la mise en confiance réciproque et de la volonté commune de relever un défi qui n'a rien à voir avec une exposition confidentielle de paysages de la région peints par les amateurs du coin. D'où la nécessité d'une adaptation réciproque avant d'entamer l'aventure.
Les artistes pressentis ont un passé prouvant leur capacité à créer des dispositifs qui peuvent se conjuguer avec d'autres lieux que celui de l'espace confiné des galeries et des musées fréquentés par les initiés. Leur action sera relayée activement par les établissements scolaires des communes désignées de façon à familiariser le plus possible les habitants avec l'intervention de l'artiste.
Ces différentes installations seront non seulement archivées par de nombreuses photos et vidéos. Un catalogue relatant l'ensemble des interventions et le bilan des activités sera établi pour rendre compte du résultat final. L'essentiel des documents-souvenirs sera rassemblé au cours d'une grande exposition qui aura lieu sur les cimaises de l'Espace St Antoine au Musée de la Vie wallonne à Liège.
Jacques Charlier, artiste.





